Jas du Luberon

Patrimoine

Lavoir en pierre : ce que l'eau raconte des villages du Luberon

Lavoir en pierre du Luberon : rinçage et bugado, loi de 1851, fontaine, mine et aiguier. Où en voir, de Lauris à Pertuis, et comment les lire sur place.

Lavoir en pierre : ce que l'eau raconte des villages du Luberon
Une image de travail liée au sujet de cette note.

Un lavoir en pierre est un bassin public où l'on rinçait et battait le linge, alimenté par une source, une fontaine ou un canal. Dans le Luberon, beaucoup de ceux qui tiennent encore debout datent du XIXᵉ siècle : le lavoir public de Lauris, bâti à cette époque, est inscrit monument historique depuis le 21 février 1989. Sur les plateaux calcaires où aucune source ne sort, l'aiguier, une citerne creusée dans la roche, tenait le rôle de réserve.

Lire un lavoir, c'est donc lire un trajet. L'eau arrive par une fontaine ou une rigole, passe par l'abreuvoir des bêtes, finit dans les bassins du linge, puis repart vers un jardin ou un ruisseau. Chaque étape a laissé sa pierre, et chaque pierre dit ce que l'eau coûtait à la communauté qui l'avait fait venir.

Qu'est-ce qu'un lavoir en pierre, et qu'y faisait-on vraiment ?

On imagine volontiers des femmes frottant tout le linge de la maison au bord du bassin. La réalité était plus économe. Le linge de corps et d'habillement, qui demandait peu d'eau, se lavait souvent à la maison ; on venait surtout au lavoir pour rincer à grande eau. L'inventaire des lavoirs mené par le Parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse le rappelle : l'activité principale y était le rinçage, et la grande lessive du linge de maison, draps, nappes et grosses toiles, ne revenait que quelques fois par an.

En Provence, cette grande lessive portait un nom, la bugado, et celles qui la menaient étaient les bugadières. Le linge trempait d'abord dans un cuvier, sous une couche de cendre de bois tamisée sur laquelle on versait de l'eau chaude : la cendre faisait la lessive. Puis on le portait au lavoir pour le savonner, le battre et le rincer, à genoux dans une caisse de bois garnie de paille contre le froid.

Le dispositif tient en peu d'éléments : un ou deux bassins, une margelle inclinée en pierre sur laquelle on frappe le linge, parfois une toiture sur poteaux ou une voûte, et une évacuation vers l'aval. Quand il y a deux bassins, l'un sert au rinçage, l'autre au lavage. À Pertuis, le lavoir Notre-Dame, établi en 1882 dans le mur d'enceinte de la ville, garde même leurs noms provençaux : en haut le refrescador, bassin de rinçage, dont l'eau s'écoule dans le lavador, le bassin de lavage placé en dessous.

Pourquoi tant de lavoirs datent-ils du XIXᵉ siècle ?

Parce que l'hygiène est devenue une affaire publique. Les épidémies de choléra de 1832 puis de 1849 ont convaincu les autorités que l'usage mélangé des points d'eau propageait la maladie. Le 3 février 1851, une loi ouvre un crédit de 600 000 francs pour encourager les communes à créer des bains et des lavoirs publics. Dans les villages, faute de moyens, ce sont surtout les lavoirs qui sortent de terre, en même temps que les puits, les fontaines et les abreuvoirs se multiplient.

Le Luberon suit le mouvement avec ses propres bienfaiteurs. Les ethnologues du Parc naturel régional du Luberon Geneviève Jolly et Emmanuel Salesse rappellent que nombre de fontaines du XIXᵉ siècle furent édifiées grâce à des notables locaux : dans un village provençal, offrir l'eau restait le geste le plus sûr pour gagner la reconnaissance des habitants. Le lavoir public de Lauris appartient à ce siècle ; selon sa fiche touristique, il a été construit sur l'emplacement d'un ancien cimetière que porte encore le plan cadastral de 1731. La notice Mérimée du lavoir de Lauris précise le reste : inscription par arrêté du 21 février 1989, propriété de la commune.

La vie de ces bassins fut courte. Leur usage a cessé dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, quand l'eau courante est entrée dans les maisons, suivie des bacs en ciment puis de la machine à laver. Un peu plus d'un siècle sépare le premier coup de battoir du dernier, ce qui explique que leur souvenir soit encore si proche.

D'où venait l'eau d'un village perché ?

D'en dessous, presque toujours, et c'est tout le paradoxe des villages perchés du Luberon. Le calcaire du massif et des plateaux de Vaucluse boit la pluie : l'eau existe, mais dans le sous-sol, et la plupart des rivières s'assèchent l'été. Les habitants l'ont donc cherchée partout, dans des puits, dans des citernes de toiture et dans des galeries horizontales creusées à flanc de coteau, que l'on appelle ici des mines. Tout le piémont du Luberon, jusqu'à la Durance, en est percé.

En 1728, les habitants de Saint-Saturnin-d'Apt, l'actuel Saint-Saturnin-lès-Apt, écrivent au Parlement de Provence que le village ne boit que l'eau de deux citernes publiques remplies par la pluie, dont l'une est taillée dans le roc, et que l'été les oblige à aller chercher l'eau à des fontaines éloignées. Cette supplique, citée dans l'étude du patrimoine hydraulique publiée par le Parc du Luberon, explique mieux qu'un traité pourquoi la fontaine du XIXᵉ siècle fut vécue comme une conquête.

Une fois captée, l'eau se montrait. À Cucuron, le bassin de l'Étang fut d'abord une mare alimentée par des sources du Luberon, dont l'eau faisait tourner des moulins à farine ; aménagé en bassin au début du XIXᵉ siècle, il mesure 61 mètres sur 13, pour 2 mètres de profondeur, et ses grands platanes ont été plantés à la même époque. À Oppède, au quartier du Voladas, un escalier descend vers un puisoir d'eau potable ; derrière son mur, une mine de plus de 200 mètres amène l'eau qui irrigue ensuite les terres voisines.

Dans la culture locale, une eau propre est une eau qui court. Les deux ethnologues du Parc notent qu'une rivière passait pour potable tant qu'elle coulait, et qu'une réserve dormante devait être battue ou puisée chaque jour pour rester bonne. Un lavoir bien alimenté suit la même logique : l'eau claire entre d'un côté, l'eau trouble ressort de l'autre. Quand la même pierre porte une maison plutôt qu'un bassin, elle demande d'autres soins, ceux de la restauration d'une bastide du Luberon.

L'aiguier, la réserve des plateaux sans source

Là où rien ne jaillit, sur les plateaux calcaires et les pentes des monts de Vaucluse, on a fait de la roche un toit. Une vaste dalle de calcaire, dégagée et entretenue avec soin, reçoit la pluie ; des rigoles taillées dans la pierre la conduisent vers un réservoir creusé dans le rocher. C'est l'aiguier, un mot formé sur le provençal aigo, l'eau.

Citerne voûtée de pierre sèche au bord d'une eau sombre, entourée de grandes dalles de calcaire gris tachées de lichen, chênes verts sur un plateau de garrigue sous un ciel couvert
Sur les plateaux sans source, une voûte de pierre sèche protège la réserve de l'évaporation.

Il en existe deux familles. Les aiguiers couverts d'une coupole ou d'une voûte de pierres clavées, fermés par une porte, gardaient une eau qui pouvait rester potable. Les aiguiers à ciel ouvert laissaient l'eau croupir plus vite, mais troupeaux et gibier y buvaient librement. Les ethnologues du Parc rangent d'ailleurs les bergers, avec les chasseurs et les puisatiers, parmi ceux qui connaissaient le mieux les points d'eau du massif, un savoir de terrain indissociable de la transhumance et de ses drailles. Sur la commune de Villars, au-dessus des Grands Cléments, l'Aiguier Neuf abrite sa réserve sous une construction de pierre sèche, proche parente des bories et de leurs voûtes sans mortier.

Le meilleur endroit pour en voir plusieurs reste Saint-Saturnin-lès-Apt, le village même de la supplique de 1728. Le sentier des aiguiers y dessine une boucle de 13,7 kilomètres, comptée en quatre heures de marche pour environ 500 mètres de dénivelé. Un itinéraire voisin, plus long, rejoint le hameau abandonné de Travignon et son aiguier couvert ; les ruines n'y sont pas sécurisées et une partie des terrains est privée. Du 15 juin au 15 septembre, l'accès aux massifs de Vaucluse est réglementé, et le niveau de risque d'incendie est publié chaque soir à partir de 18 heures pour le lendemain.

Où voir des lavoirs et des points d'eau dans le Luberon ?

Presque chaque commune du massif garde le sien. Voici ceux dont l'histoire se lit le mieux, avec ce qu'on peut y vérifier sur place.

CommuneOuvrageCe qu'on y lit
LaurisLavoir public, au centre du villageXIXᵉ siècle, inscrit monument historique le 21 février 1989, bâti sur un ancien cimetière du cadastre de 1731
LaurisLavoir de la rue de la Bonne-FontaineL'inscription « réservé aux malades »
PertuisLavoir Notre-Dame, dit « des Poux »1882, logé dans le mur d'enceinte sous une voûte surbaissée, deux bassins parallèles, fontaine-abreuvoir voisine
CucuronBassin de l'ÉtangMare de sources devenue bassin au début du XIXᵉ siècle, 61 mètres sur 13
La Tour-d'AiguesLavoir au bord de l'ÈzeDétruit par une crue, reconstruit à l'identique
CéresteLavoir de la placePlafond voûté entièrement restauré
LiouxLavoir et fontaineToit porté par des poutres apparentes
Saint-Saturnin-lès-AptSentier des aiguiersBoucle de 13,7 kilomètres, citernes creusées dans la roche

Le lavoir de la rue de la Bonne-Fontaine, à Lauris, mérite le détour pour une raison simple : son inscription montre comment le souci de l'hygiène a fini écrit sur la pierre. Réservé aux malades, il tenait leur linge à l'écart de celui des autres familles, selon l'idée, au cœur des lois du XIXᵉ siècle, que l'eau partagée propageait la maladie.

Comment lire un lavoir sur place ?

Cinq regards suffisent, dans cet ordre. Suivre l'eau d'abord : d'où arrive-t-elle, fontaine, canal ou rigole, et où repart-elle ? À Pertuis, une rigole creusée contre le mur du fond alimente les bassins. Compter ensuite les bassins : un seul pour tout faire, ou deux en enfilade, le plus haut pour le rinçage. Regarder la margelle : inclinée vers l'eau, polie par des décennies de battage, elle dit l'intensité de l'usage mieux qu'une archive.

Lever les yeux, puis chercher l'écrit. La couverture, charpente sur poteaux, voûte ou ciel ouvert, renseigne sur les moyens de la commune et sur l'exposition au soleil comme au mistral. L'écrit, lui, se cache dans un linteau ou une plaque : une date, un nom de maire, une consigne. À Pierrevert, au sud-est du massif, le chiffre 1950 se lit sur le lavoir de la place ; à Lauris, la mention réservée aux malades.

Et ne rien « améliorer ». Un enduit de ciment, une margelle refaite en béton, un bassin comblé pour y planter des fleurs effacent ce que la pierre racontait. Les restaurations réussies gardent les pentes, les écoulements et les pierres d'origine, parce que c'est par eux que l'eau, et l'histoire du village, continuent de passer.

Le lavoir en pierre du Luberon en repères

  • Fonction : rinçage et battage du linge, grande lessive ou bugado quelques fois par an.
  • Période : surtout le XIXᵉ siècle, après la loi du 3 février 1851 ; abandon dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.
  • Alimentation : source, fontaine, mine ou canal ; sur les plateaux, l'aiguier creusé dans la roche.
  • Exemple protégé : lavoir public de Lauris, XIXᵉ siècle, inscrit monument historique le 21 février 1989.
  • Où marcher : sentier des aiguiers de Saint-Saturnin-lès-Apt, boucle de 13,7 kilomètres.

Questions fréquentes

Quelle différence entre une fontaine, un abreuvoir et un lavoir ?

La fontaine donne l'eau à boire, l'abreuvoir la donne aux bêtes, le lavoir la réserve au linge. Quand les trois partagent la même eau, la logique veut que l'eau la plus propre serve d'abord à boire et que le linge vienne en dernier. À Pertuis, une fontaine-abreuvoir qui servait aux chevaux et aux mulets jouxte encore le lavoir Notre-Dame.

Que signifie le mot aiguier ?

Le mot vient du provençal aigo, l'eau. Il désigne une citerne creusée par la main de l'homme dans la roche calcaire, remplie par la pluie qui ruisselle sur une dalle. C'est l'un des ouvrages les plus caractéristiques des monts de Vaucluse, où l'eau de surface est presque absente.

Quand a-t-on cessé d'aller au lavoir ?

Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, avec l'arrivée de l'eau courante dans les maisons, puis des machines à laver. Beaucoup de lavoirs du Luberon ont depuis été restaurés, comme ceux de Buoux, près de la fontaine du village, ou de Puyvert, sur la place.

Lavoir de pierre calcaire blonde sous une charpente de bois sur poteaux, deux bassins d'eau claire en enfilade, ruelle de village provençal vide dans la lumière du matin
Deux bassins en enfilade sous une charpente : l'un pour rincer, l'autre pour laver.